11 Novembre 2015 – Discours à Molenbaix

11novembre - site« Notre première ligne est violemment bombardée. Un obus tombe sur notre abri. Nous sommes jetés les uns sur les autres. On ne se voit plus, tant il y a de la poussière. Les obus tombent à moins de 20m de l’abri. Chaque fois nous sommes fortement secoués. Les boyaux sont impraticables. L’après-midi, les bombes, les torpilles, les grenades entrent en jeu avec des rafales d’obus. Des avions mitraillent nos tranchées. Des torpilles éventrent le boyau à plusieurs places… Gare aux rafales de mitrailleuses ! L’ennemi tue à droite à gauche… Un brisant tombe à moins de 10m de là me renversant et éteignant la bougie. Des éclats transpercent la tôle servant de toit. [Je] me sauve dans le boyau. Un obus éclate tout près de moi. » – Issu du carnet de guerre de Jean d’Ottreppe, soldat dans l’armée Belge de 1916 à 1918.

« Ces dures épreuves physiques que nous avons subies prouvent que l’on peut pétrir son corps avec sa volonté, et que ce corps file lentement sur l’ordre. Marcher quand on ne peut plus marcher, dire qu’on va mourir et vouloir fortement vivre, tomber pour ne plus se relever et courir toujours, ne pas dormir, ne pas manger, dormir avec la pluie dans le cou et un ruisseau sous les pieds, être sous le sac comme un cloporte sous une pierre, et emporter sa pierre, puis à la première grande halte oublier tout et tenir le poteau d’arrivée, voilà ce qu’a dit au corps la guerre.

Elle n’a pas dit autre chose à l’âme. Elle lui a appris à faire sa tranchée pour la résistance, à vouloir s’élever vers la lumière. » – 7 septembre 1914 par Joseph Laforge, soldat Français de la 222ème Infanterie.

« Des hommes sont venus dans notre village. J’ai essayé de m’enfuir, mais ils m’ont emmené en prison. Sauf que ce n’était pas la prison, mais mon ancienne école. C’est ironique : ils m’ont emmené pour me torturer à l’endroit même où j’allais étudier. J’ai été détenu là dix jours. Les deux premiers jours, on nous a forcés à rester debout. J’avais les yeux bandés et mes mains étaient attachées. J’ai toujours les cicatrices. J’étais terrifié. Nous étions plus de cent à être détenus dans la salle de classe. Un des garçons n’avait que 12 ans. Après deux jours, ils m’ont emmené pour m’interroger. Je n’avais ni bu ni mangé, j’étais très faible. Ils m’ont pendu au plafond par les poignets, mes pieds ne touchaient pas le sol. Ils me frappaient. Ils voulaient nous faire parler, nous faire avouer quelque chose » – 6 mars 2014, par Khalid, 15 ans, réfugié Syrien.

Non, la guerre n’a pas changé. La guerre c’est la guerre. La violence c’est la violence. Encore en 2015, des enfants, des femmes, des maris, des pères et des mères se font voler leur vie par les mains d’assoiffés de sang, de porteurs de haine, de racisme et de xénophobie.

Et… il est étonnant de voir que, malgré les nombreuses histoires de guerre qui habitent nos familles, nous oublions.

Nous oublions que nos pays, nos régions, nos villages ont été déchirés par la guerre. Nous oublions que notre relatif bien-être aujourd’hui a été le résultat de centaines d’années de guerre, au bout desquelles les hommes, alors fatigués et ébranlés ce sont dit : « plus jamais ça ».

Nous – notre génération – qui n’avons jamais vécu la guerre, ne nous offrons pas à elle en véhiculant les message qu’elle colporte comme le racisme, la haine, la peur de l’autre. Car si nous nous offrons à la guerre, elle-même s’offrira à nous. Nous perdrions alors tout ce qu’aujourd’hui nous tenons pour acquis.

Si nous croyons que la paix est une chose durable, nous nous trompons. Rien n’est plus éphémère que cet instant. La paix ne tient que par la capacité des hommes à se comprendre, à s’ouvrir. La guerre ne tient qu’à leur désir primaire de vengeance et destruction.

La paix est difficile. La guerre est une chose facile.